Je suis fâchée, très en colère furieuse même. Je sais que mes émotions sont parfois… souvent… exacerbées mais quand il s’agit de ma fille, c’est pire….je bondis. Une mère ours, lionne, panthère , protectrice… C’est une Déméter sauvage qui crie en moi.

Une école pour tous ?

Et pour le coup je suis outre fâchée, perplexe.

Je m’explique : ma fille a maintenant 5 ans, voilà donc un peu de deux ans, qu’elle use ses collants sur les bancs de l’école maternelle. Elle semble s’y plaire, a son petit groupe de copine, vit les affres des relations que l’on vit à la maternelle, dans l’émotion la plus profonde ou l’indifférence la plus froide, entre les deux son cœur balance. Elle y apprend à grandir, à vivre avec ses camarades et à recevoir des enseignements qui lui permettront un jour d’avoir les compétences minimum pour appréhender le monde dans lequel elle vivra demain. Mon mari et moi avons choisi de laisser notre fille dans un enseignement public, une école communale traditionnelle. Nous sommes convaincus que le modèle de mixité qu’offre l’école est un atout pour les enfants qui seront les adultes de demain et surtout nous refusons de la mettre dans un ghetto d’enfants de riches, boostée à la pédagogie active et positive. C’est peut-être un tort, en tout cas c’est notre choix. Défendre une école pour tous, simplement. 

Je n’attends pas de l’école qu’elle permette à ma fille de s’épanouir dans une activité ou une autre, ni de trouver sa voie. Je viens de faire mon deuil de cela. Pourquoi me direz-vous alors qu’elle n’est qu’à la maternelle déjà fermer la porte à l’institution scolaire ? Soyons clair, je ne la ferme pas, je considère que l’école et moi, nous formons une équipe, forte de nos différences et de nos complémentarités. Et c’est de cette complémentarité que nous pouvons faire grandir nos enfants sur le chemin de la vie. Sauf que … depuis que ma fille, que nous appellerons aujourd’hui Petite Etoile, est rentrée à l’école, j’ai droit aux mêmes remarques la concernant depuis trois ans maintenant, et que cela ne concerne pas vraiment ses apprentissages.

 

Revoir sa copie et son jugement

A trois ans, son institutrice me dit d’elle:  « Petite étoile est une petite fille, calme, réservée, très émotive, qui n’a pas confiance en elle et ne participe pas en classe sauf quand on l’y force ». La première fois que j’ai entendu cela, j’en ai pleuré … Ma fille est un peu comme moi, un peu comme son papa, une petit ourse qui vit dans son monde et qui en sort quand il lui plait. Ce qui m’a fait mal, le manque de confiance en elle … déjà à trois ans la voilà étiquetée! Démunie, j’ai demandé ce que je pouvais faire. La rassurer m’a-t-on dit, lui faire faire des activités qui la force à s’extérioriser. La forcer, voilà deux fois que j’entendais ce mot, moi pour qui l’abus de quelque manière que ce soit résonne chez moi comme une violence sourde et brutale. Non je ne forcerai pas ma fille à être une autre qu’elle-même.

Lors de sa deuxième année, même remarque, mais ça va mieux. Ma petite étoile est restée avec la même institutrice et la voilà donc plus en confiance, plus sûre d’elle, mais elle ne participe toujours pas spontanément. On nous fait aussi la remarque qu’elle joue tous les temps avec les mêmes copines et que cela ne l’aide pas à développer des relations très saines. Je suis choquée de voir à quel point le regard des institutrices est intrusif et normatif. Viendrait-il à l’idée d’un manager de s’immiscer dans les amitiés de ses employés ? Viendrait-il à un parent de le faire quand tout se passe bien ? (je ne parle pas ici des amitiés qui inquiètent les parents d’enfants adolescents). Alors en vertu de quoi ma fille devrait-elle jouer avec d‘autres camarades que ceux qu’elles affectionnent. Les enfants aussi ont leur tête non ? De nouveau, on attend d’elle qu’elle soit autre. Mon âme et mon coeur crient doucement mais malheureusement j’accompagne mon père dans ces derniers moments et je ne réagis pas … pas encore.

Troisième opus, l’institutrice a changé, mais la rengaine reste la même. Petite étoile est une petite fille intelligente, calme, qui joue toujours avec les mêmes personnes et ne s’ouvre pas aux autres, qui ne participent pas en classe à moins d’y être contrainte, qui ne veut pas chanter. « Chante-t-elle à la maison ? me demande son institutrice inquisitrice » … oui elle chante danse, crie, pleure. Elle vit, comme une enfant de 5 ans. Surprise son institutrice m’invite à lui faire faire un art martial pour travailler sa confiance en elle, ou encore du théâtre pour la forcer à s’extérioriser. Et je bouillonne sans savoir comment lui répondre. J’ai l’impression de trahir ma fille en ne répondant rien. Je suis prise à brule pourpoint, à vif, piquée dans des remarques qui font écho chez moi. Qui me rappelle ma souffrance d’enfant à devoir déjà me fabriquer un masque social pour qu’on me laisse tranquille. Mon mari n’en mène pas large, c’est que nous nous sommes bien trouvés. Deux introvertis, sauvages et pourtant sociables … il faut juste nous laisser le temps, nous laisser nous imprégner, nous laisser observer, nous laisser tranquille le temps que nous trouvions notre place. 

Accompagner la singularité de son enfant

Voilà maintenant une semaine que je rumine et ressasse et j’ai enfin compris pourquoi. Je suis fâchée parce que l’école n’accepte pas la singularité des enfants. Elle ne leur donne pas la possibilité de grandir en capitalisant sur qui ils sont. Non, elle refuse ce qui n’est pas socialement valorisé : l’introversion, l’introspection, le besoin de solitude, le besoin primordial de sécurité ! Voilà donc ce qui me fâche. Alors oui, ma fille apprend à vivre en société, à gérer les relations humaines. Elle apprend à répondre aux attentes de ses professeurs et la voilà perfectionniste qui redoute qu’on lui pose des questions, qui redoute de ne pas savoir répondre, de ne pas entendre dans le brouhaha d’une classe ce qu’on lui demande, qui redoute l’école.

Que les choses soient bien claires, ma fille n’est pas le problème. Les enfants ne sont pas le problème. Non le problème c’est l’approche éducative de l’école. On nous vend des intelligences multiples à tout va et on fuit devant une petite fille qui préfère Funego. On lui demande à elle, du haut de ses 5 ans de ne pas être qui elle est au fond d’elle-même ! Comment voulez-vous qu’elle prenne confiance en elle ? Comment voulez-vous qu’elle soit sure d’elle ? Comment voulez-vous qu’elle se sente acceptée pour qui elle est ? Aucun adulte ne vivrait cette situation en se sentant bien et en accord avec lui.

Ce matin je me suis faite une promesse, celle de parler pour ma fille qui n’ose pas encore le faire. Simplement dire qu’elle n’est pas différente, qu’elle est « elle », en toute authenticité. Qu’elle a le droit d’être introvertie et que cela n’est pas un problème, cela est simplement. Que je ne veux pas qu’on la « force » mais plutôt qu’on l’invite à participer autrement, en partageant sur ce qu’elle aime, ce qu’elle connait. L’école maternelle a encore la possibilité de proposer une approche comme cela aux enfants, l’exigence des acquis y est moindre (d’ailleurs, le passage en maternelle n’est même pas obligatoire), alors pourquoi semer les graines de sentiment d’échec, de non acceptation de la singularité de chacun, des graines de phobies scolaires, de graines de rougeur incontrôlée de peur d’être interrogée, des graines de contrôle ? Pourquoi ne pas offrir aux enfants un modèle de différence et d’acceptation ? Pourquoi ne pas leur permettre de comprendre comment ils fonctionnent vraiment et comment ils peuvent capitaliser sur leur force plutôt que de déjà vouloir s’attaquer à ce que les adultes et notre société considèrent comme des faiblesses ?

Et je me fais une autre promesse, mettre en place des ateliers pour les enfants, à la découverte des petites dieux et petites déesses qui dorment en eux. Leur apprendre que leur singularité est belle et mérite d’être reconnue dans son entièreté, leur permettre de laisser leur créativité s’exprimer au travers de cet archétype, leur apprendre à reconnaitre leur force et à les mettre en valeur.

Voilà, j’avais besoin de partager tout cela. Etre maman ce n’est pas simple, si je me suis appelée Déméter je n’en ai que pris que le nom, j’apprends chaque jour à être maman, incertaine et inquiète pour l’avenir de mon enfant, je fais confiance aux professionnels qui nous accompagnent sur son chemin de vie. Mais parfois, je devrais laisser parler mon instinct, mes tripes, parce que moi aussi j’ai été conditionnée à être ce qu’on attendait de moi, à me taire, à ne pas montrer qui j’étais mais afficher le visage de celle qu’on voulait voir. Et aujourd’hui je suis consternée de voir que 40 ans plus tard, la société, sous des apparences plus ouvertes, plus bienveillantes, n’a absolument pas changé d’un iota dans son acceptation de la différence.

Et vous dites-moi comment gérez-vous la singularité de votre enfant à l’école ? Etes-vous des lionnes prêtes à bondir ? Des louves qui couvent et menacent ? Des ours qui rentrent dans la tannière mettre à l’abri leur petit ?